• La guerre du bal

    La première fois que j'ai vu Eara, c'était à Port-les-Mouettes, au début de la guerre qu'on appellera plus tard "la guerre du bal". Elle avait commencé en décembre après une année au climat particulièrement difficile. Le prix de la nourriture était partout au plus haut, et comme toujours dans ce genre de situation ce sont les régions les moins riches et les moins peuplées qui en ont le plus souffert : Boiscendré et Tertrefort. Le ton avait commencé à monter entre les différents dirigeants, mais le coup de trop fut le mariage du prince Edmund Sableblanc avec Triss Herbedrue. Tous les plus grands seigneurs furent invités et les noces étaient superbes, j'ai moi-même pu y assister : les meilleurs vins étaient sur la table, des musiciens et des jongleurs venus de tout le royaume, et assez de nourriture pour des centaines de convives... Cette démonstration de richesse ne fut pas au goût des Seigneurs Tertrefort et Montdesbrumes. La tension monta tout au long de la soirée, et personnellement je considère comme un miracle si aucune épée ne fut tirée cette nuit-là.

    Chacun rentra finalement chez soi une fois le mariage terminé, mais quelques semaines plus tard nous recevions à la capitale un pigeon de Chateaubrouillard se plaignant de raids sur ses villes de Montdesbrumes (j'étais à l'époque dans une riche bâtisse de la capitale avec mon fils pour des affaires marchandes, et ma famille était inféodée à Montdesbrumes depuis des années). Il parlait, je cite, de "sauvages de la forêt""désorganisés" et de leur intrusion "inadmissible" sur ses terres. Des villages avaient été pillés, des habitants massacrés et les troupes semblaient marcher droit sur Chateaubrouillard.

    Le roi admit que cela ressemblait à une déclaration de guerre, mais choisit de ne pas intervenir, jugeant que son vassal du sud était en capacité de régler le problème lui-même. Il lui assura toutefois son soutient, surtout si la situation venait à empirer.

    C'est sur ces entre-faits que la petite Eara nous arriva de l'est, peu de temps après ce premier pigeon. Elle avait 13 ou 14 ans environs, une petite frimousse butée, et déjà ses cheveux blonds pâles et ses yeux dorés si souvent chantés par les bardes. Ses parents étaient morts dans un raid, et elle avait vu sa mère périr sous ses yeux : elle n'avait plus pour seules possession que son cheval, quelques vêtements et des objets sans valeur. Mais je connaissais sa mère pour avoir déjà fait affaire avec elle du temps où je gérais mes terres à Grisefutaie, pour l'approvisionnement des cuisines du château. Elle savait qui j'étais, où me trouver et... comment me supplier de la prendre sous mon aile. J'ai assez rapidement cédé... j'ai toujours été trop tendre je crois... mais en l’occurrence à l'époque j'ai eu raison.

    Il est temps de parler du garçon qui l'accompagnait. Liam, disait-il s'appeler. Il était originaire de Boiscendré et avait tout d'un pauvre type près à tout pour se sortir de la misère. On pouvait lui accorder de s'être bien occupé de la jeune fille plutôt que de l'avoir volée et laissée en plan, mais c'est tout de même lui qui me dérangeait : j'avais promis de l'aider aussi, mais je ne voulais pas d'ennuis par sa faute, dans cette capitale où les habitants de Boiscendrés étaient tous considérés comme des sauvages immoraux. Comme pour enfoncer le clou, je compris quelques semaines plus tard qu'il était métamorphe. Il s'était bien gardé de me le dire...

    Il faut rappeler qu'en cette année, 8 ans avant la création du futur Cercle des Mages, aucune loi ne protégeait les métamorphes et ils étaient communément considérés comme plus bestiaux qu'humains et comme des dangers publiques. Autant dire qu'un Boiscendré métamorphe avait tout intérêt à faire profil bas.

    Heureusement, il s'avéra motivé et volontaire. Je les engageai dans un premier temps comme serviteurs pour tes tâches de base : la cuisine, le ménage, et de menues courses en ville. Mais ayant toujours été excessivement sentimental, je m'attachai vite à la petite Eara et je lui enseignait comme à mon fils la lecture, l'écriture... et la magie. Simple élémentaire de lumière, elle s'avéra pourtant extrêmement douée et très réceptive à mes explications.

    Dans les années qui suivirent, de bonnes récoltes et une météo clémente calma les ardeurs des pillards de Boiscendré et la guerre sembla s'être totalement arrêtée. La tension restait palpable, chez les nobles comme auprès du peuple, mais aucun conflit armé de fut plus à déplorer. La "guerre du bal" s'était limitée à des pillages et des récoltes brûlées, sans siège ni prise de ville, et à présent Boiscendré et Montdesbrumes se regardaient en chiens de faïence. La paix du royaume semblait comme posée sur un fil.

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