• Chapitre 9

    Eara passa une bonne partie du voyage à fond de cale, avec les chevaux. Elle aimait leur présence, et elle avait bien l'impression que c'était réciproque. De plus, elle était passablement tranquille ici : le vieux capitaine, un marin courtaud avec un nez comme une aubergine mais qui semblait attentionné, s'occupait de toutes les manœuvres du bateau ; et Lian semblait ne pas autant apprécier le voyage en bateau que prévu : durant les trois premier jours, il a gardé un teint verdâtre très en harmonie avec ses yeux, tout en vidant régulièrement par dessus-bord le contenu de son précédant repas. Tant mieux, songeait Eara. Ainsi, il n'osait pas s'aventurer dans les cales, et il la laissait tranquille.

    En règle générale, elle sortait trois fois par jour : deux fois pour manger en compagnie des deux autres hommes du bord, et une fois pour se baigner dans le fleuve. En ce début d'automne, l'eau était encore chaude du soleil de l'été, et parfois même plus que l'air frais de l'extérieur. Elle prenait ce bain improvisé le soir en général, quand la gabarre était arrêtée, amarrée à un tronc d'arbre de la rive.

    Le reste du temps, elle se morfondait en compagnie des chevaux, s'entraînant à faire de la lumière dans toute la cale, et pestant intérieurement contre la lenteur abominable de ce rafiot.

    C'est seulement au bout d'une dizaine de jours, quand Lian (en meilleurs forme qu'au début du voyage, puisqu'il avait retrouvé son teint rose et son sourire) vint la chercher en déclarant : "Dorésable ! " d'un ton joyeux, que Eara comprit qu'ils s'en étaient bien sortis. Elle ne connaissait pas grand chose à la géographie, mais elle savait que Dorésable était sur les terres de Sableblanc, et donc tout proche de la capitale. Ce qui signifiait qu'ils avaient gagné près de la moitié du temps nécessaire au trajet ! Et évité les premier grands froids de l'hiver.

     Comme Dorésable était la dernière escale avant Port-les-Mouettes, et que cette ville était assez belle d'après les critiques, elle daigna bien sortir de son fond de cale.

    - Ici, nous ne pourrons pas sortir les chevaux, déclara Lian. Il nous faudrait payer une écurie, leur trouver de quoi manger... Ici, ils ont le foin à bord et ils sont habitués au bateau, ça ira bien pour cette nuit.

    Eara ne protesta pas. Ça ne serait pas la première fois qu'ils dormiraient en cale, ils n'avaient le droit de sortir se dégourdir les pattes que dans les zones sauvages.

    - Et nous ?

    - Nous dormirons à bord, évidemment. Notre cher hébergeur a quelques affaires à régler ici, nous resterons peut-être une journée de plus. Dans trois jours grand maximum, nous serons à la capitale !

    Le jeune homme avait l'air ravi, mais Eara ne voyait pas pourquoi. Certes, qu'ils soient bientôt arrivés était une bonne nouvelle, mais elle espérait partir dès le lendemain, pas avoir à rester une journée entière à Dorésable, que la ville soit jolie ou non.

    - Tu viens ? proposa Lian. Nous pourrions aller visiter le port. Tu verras, ça n'a rien à voir avec tes petits villages de Montdesbrumes.

    En râlant pour faire bonne mesure, Eara accepta sa proposition. Ces derniers temps, elle était plongée dans une mauvaise humeur permanente, et ne supportait pas la présence du métamorphe.

    Ils prévinrent le vieux capitaine et quittèrent le bateau. Eara offrit son visage au soleil et au vent de l'automne. Même si elle ne voulait plus sortir, ils lui avaient manqué depuis sa dernière baignade.

    Sur les quais, tout se bousculait, se criait dessus, se rentrait dedans. En fin de journée, tout les bateau en provenance de l'amont et de l'aval étaient arrivés à la ville marchande, et le port était bondé. Pour fuir la cohue et le bruit, Lian la guida vers une ruelle montant vers les hauteurs de la ville.

    Eara devait avouer qu'elle était positivement impressionnée. En effet, rien à voir avec les villages qu'elle avait pu voir auparavant ! Cette ville-ci était entourée de remparts, s'étalait sur toute une colline, avec un port qui s'accrochait le long du fleuve et semblait encore prêt à s'étendre. Mais ce qui l'impressionnait le plus, c'était la taille et la diversité des bâtiments. Ils n'étaient pas encore arrivé à la moitié de leur ascension, mais elle voyait déjà une bonne partit de la ville en contrebas, avec ses toit de chaumes et de briques, ses maisons à colombages ou en pierres taillées, ses petites ruelles étroites ou ses grandes avenues... Et le meilleurs restait à voir : devant elle, elle apercevait déjà les tours du donjon, la résidence des nobles, ainsi que les hauts clochers du temple.

    - Cette ville est immense, confia-t-elle à Lian sans cesser de marcher. Pourquoi n'est-elle pas la capitale ?

    Le jeune homme la regarda du coin de l'oeil, un sourire aux lèvres.

    - Je ne suis jamais allé à Port-les-Mouettes, mais il parait que la ville est encore bien plus grande.

    Pour le coup, Eara avait vraiment hâte de voir pareil endroit de ses yeux. Encore plus grand que Dorésable ? Mais en voyait-on seulement le bout ?

    - On ne peut vraiment pas partir dès demain ?

    - A moins de laisser tomber notre capitaine et sa gabarre, pas vraiment. Les autres bateaux risquent d'être trop cher pour nous, et puis passer par la route ne sera pas vraiment plus rapide que d'attendre une journée pour continuer par le fleuve. En plus, on a plus la charrette...

    - Sans blague !

    - Arrêtes, tu sais très bien que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire.

    - Tu aurais au moins pu me demander mon avis !

    - On ne va pas recommencer...

    Lian avait l'air sincèrement embêté par cette discutions, mais Eara avait apprit à se méfier de la sincérité avec lui. Cependant, elle se montra compréhensive pour une fois et n'insista pas.

    Pour changer de sujet, le jeune homme s'arrêta devant une auberge.

    - Ça te dirait de goûter la spécialité du coin ? Ça nous changera de la bouillie d'avoine et des gâteaux secs.

    - On a de quoi payer ?

    - Il nous reste l'argent de ta mère, et tout ses effets personnels. Si ce que tu dis est vrai et qu'un noble t'attends à la capitale, tu n'en auras sûrement pas besoin là-bas, autant en profiter.

    Eara était hésitante. Bien sûr, ça mère lui avait dit qu'elles allaient voir un certain Astor Grisefutaie, un nom de noble donc, mais elle ne savait pas si lui les attendait ni même si il allait les accueillir.

    - Alors ?

    Devant l'air insistant de Lian, elle céda.

    - D'accord, entrons.

    Et ils poussèrent la porte de l'auberge. L'intérieur était sombre, mais pas plus qu'un fond de cale. Et l'odeur qui flottait dans l'air y était bien meilleure. Eara fut tout de suite conquise par une place près de la petite fenêtre qui donnait sur la rue, et Lian n'y vit aucun inconvénient. Ils prirent donc place, et commandèrent un repas pour deux. 

    Du poisson ! Dans une sauce aux herbes toute chaude, et avec quelques légumes... Eara ne regrettait finalement pas d'avoir passé une partie de ses économie dans ce repas. Ça, c'était du plat de noble !

    Il devisèrent tranquillement pendant le repas, toute la tension des derniers jours était subitement retombée. Lorsqu'ils ressortirent dans la rue, le soir tombait.

    - Ho, non ! s'exclama-t-elle. Je voulais aller voir le temple !

    - Bah, celui de Port-les-Mouettes sera deux fois plus gros je parie, et on a encore demain...

    - Et si notre bateleur peut finalement partir à l'heure ?

    - Tu ne verras pas le temple cette fois-ci, mais ce n'est...

    - Si ! Je veux le voir !

    Eara avait conscience de faire sa gamine capricieuse, mais elle était trop déçue.

    - Au pire... on a qu'à y passer rapidement, c'est juste à côté !

    - Hors de question ! Le soir tombe, et ça peut devenir dangereux dans les rues.

    Lian avait l'air soudain plus sérieux, mais cela ne fit que renforcer l'envie de Eara de voir ce fameux bâtiment religieux.

    - Tu n'as qu'à rentrer toi, je te rattraperais !

    Son ton avait automatiquement monté, et elle vit Lian froncer les sourcils.

    - C'est ça, va te faire tuer par un coupe-jarret pouilleux alors que tu as échappée à deux démons, mais ne va pas dire que c'est de ma faute !

    Et il tourna les talons.

    Satisfaite, mais aussi un peu apeurée par ses paroles, Eara prit la direction du temple.  Elle l'atteignit en quelque minutes seulement, et, sur le coup, elle ne regretta pas le bout de chemin. Le bâtiment était immense, plus haut que le donjon, et ses grand vitraux colorés était illuminés de l'intérieur par des centaines de bougies. Cependant, il était fermé la nuit, et elle ne put entrer. Qu'importe, ça en valait le coup d'oeil ! Elle fit une prière silencieuse  pour les quatre Dieux, Athéor, Galarée, Aquomare et Spyral, puis se détourna du grand édifice pour reprendre la route du port.

    Retrouver le port en soi n'était pas bien compliqué : il suffisait de descendre les rues jusqu'au fleuve puis de longer les quais. Mais elle était maintenant prise d'une certaine crainte : la nuit tombait de plus en plus, et seules les lueurs des torches éclairaient le chemin. Et Lian avait parlé de coupes-jarrets. Pouvait-il y en avoir dans une ville si moderne et si riche ? Le métamorphe savait plus de choses qu'elle, il devait avoir raison... Plus le temps passait, et plus elle était tendue. Au moindre bruit, elle sursautait, et elle crut bien voir sa vie défiler lorsqu'un ivrogne aviné passa juste à côté d'elle dans une ruelle sombre.

    Pourtant, elle arriva aux quais saine et sauve, et sans avoir vu la moindre lame nul part. Aha ! Il va être bien surprit de me voir ! Ou pas... peut-être qu'il avait simplement dit ça pour me faire peur ? Si c'est le cas, il va bien le regretter !

    Elle se composa une mine confiante et décidée, et monta à bord de la "Douce Eloïse" d'un pas assuré.

    A première vue, tout le monde devait dormir, mais Lian n'avait pas pu avoir le temps de se coucher si rapidement. D'ailleurs, lorsqu'elle s'approcha de sa cabine, elle remarqua qu'elle était allumée. Eara poussa la porte sans frapper, bien décidée à faire la fanfaronne, mais elle se figea soudain.

    Un grand loup gris était allongé sur le sol, une longue blessure suintante le long du flanc, avec le bateleur accroupit devant lui. Lian.

    Eara comprit immédiatement que quelque chose n'allait pas. Jamais Lian ne se serait transformé devant le capitaine, il était trop prudent avec son pouvoir et connaissait bien la haine des habitants moyens à son égard.

    Une angoisse soudaine lui serra le ventre et elle commença à reculer vers la porte...

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