• Chapitre 11

    Eara dormit très mal cette nuit là. Malgré la présence des chevaux, elle enchaîna divers cauchemars entrecoupés de périodes d'éveil durant lesquelles elle restait roulée en boule sous sa fine couverture. Au matin, seul le dernier lui restait en mémoire : sa mère hurlant dans les flammes , à côté d'une créature difforme au masque de loup ricanant.

    Les première lueurs du jour entrant par la porte de la cale chassèrent les terreurs de la nuit. Mais Eara n'en avait pas moins oublié les évènements de la veille. Elle se leva et monta sur le pont, avec l'impression de chanceler comme une ivrogne.

    La porte de la cabine de Lian était entrouverte. Elle se glissa par l’entrebâillement et trouva le jeune homme assis à la table devant un maigre petit déjeuné. Il avait le teint gris et la mine terne, qui contrastaient tant avec son habituelle vitalité. Eara en aurait presque regretté son sourire si énervant tant il faisait peine à voire.

    Il leva la tête à son entrée, et elle pu remarquer qu'il s'était changé depuis la veille au soir. Sa blessure n'était plus visible, mais elle devinait qu'il en souffrait toujours à sa façon de calculer chaque geste.
    Elle n'osa pas demander si il avait bien dormit, et ne prononça d'ailleurs aucun mot. Elle s'assit en face de lui à table et se coupa une tranche de pain. Elle n'avait pas envie de parler.

    Mais Lian engagea tout de même la conversation, aussi peu scrupuleux que d'ordinaire. Un point rassurant, non ?

    - Hier soir, un garde est venu sur le bateau. Il avait entendu les bruits de lute.

    Bon, d'accord. Il avait touché sa curiosité.

    - Un garde de la ville ? Et qu'a-t-il dit ?

    - Il a voulu savoir ce qui venait de se passer. Il a vu ma blessure, les traces de lutte dans la cabine... Impossible de nier. Alors je lui ait servit un joli mensonge et il m'a laissé tranquille.

    Eara fit la moue. Ses parents lui avaient toujours dit qu'il était mal de mentir, et Lian alignait les mensonges comme un collectionneur.

    - Qu'est ce que tu lui as dit ?

    - Que j'avais été attaqué par un métamorphe, qu'il m'avait griffé les côtes avant que je ne lui mette une bonne raclée, et qu'alors il s'était sauvé par le fleuve comme un voleur. Le garde m'a demandé la description de celui qui m'avait attaqué, et il est partit en me félicitant et en affirmant qu'il allait mettre la main sur cette "créature mauvaise" et l'écorcher pour lui apprendre à attaquer les braves gens.

    Eara resta quelques instants silencieuse. Puis une question des plus évidentes lui vint à la bouche :

    - Et quelle description lui as-tu donné ?

    - Celle de notre bien-aimé bateleur. Autant faire d'une pierre deux coups.

    - Dis... tu... tu penses que...

    - Que notre cher hôte était un démon ? Depuis tout ce temps ? Non, je ne pense pas. Il aurait eut maintes fois l'occasion de nous supprimer sans avoir à attendre d'être dans une grande ville, où ses chances de réussites étaient justement diminuées.

    - Mais alors... ?

    - Alors ? A mon avis, c'est bel est bien un humain qui nous a conduit depuis le village, mais un démon aura prit sa place pendant que nous étions absents tout les deux. C'est envisageable, surtout si cette créature peut changer d'apparence comme elle l'a fait devant nous.

    - Ce qui signifie que... n'importe qui pourrait être un ennemis.

    - Ne sombrons pas dans la paranoïa. Mais tu comprends maintenant pourquoi je restais prudent ? Ce monde n'est pas tendre avec les naïfs.

    - Tu penses que le vrai bateleur est mort ?

    - Je... n'en sais rien. Je suppose.

    Eara était déçue. Lian avait l'air d'avoir réfléchi toute la nuit au pour et au contre, ce qui expliquait facilement les cernes qui s'étalaient sous ses yeux. Mais il n'avait pas de réponses à toutes les questions. Pour la fillette de 13 ans qu'elle était, c'était comme une béquille bancale sur laquelle s’appuyer. Une béquille aussi peu fiable que le brouillard du matin dans son ancien village.

    Le petit déjeuné se poursuivit en silence. Eara dû prendre son courage à deux mains pour le rompre et posait la question qui planait sur eux, aussi évidente à poser que difficile à exploiter :

    - Et maintenant ? On va faire quoi ?

    - L'incident d'hier ne change rien. Quelqu'un t'attend à la capitale, et nous nous y rendrons.

    - En bateau ?

    - Ne soit pas idiote. J'ai beau avoir aidé pour les manœuvres pendant tout le voyage - au lieu de rester cloîtré à fond de cale, je ne saurais pas le diriger seul. Et je doute que tu t'y connaisse en navigation.

    Eara ne répondit pas, c'était inutile.

    - Nous irons à pieds, continua-t-il. C'est la seule solution.

    Eara prit un malin plaisir à faire remarquer : 

    - Nous n'avons plus de charrette. Comment comptes-tu faire ?

    - Nous avons toujours deux chevaux. Et rappelle-moi combien nous sommes ?

    - Deux, grommela-t-elle. Mais mon cheval n'a jamais été monté, c'est trop dangereux.

    - Je ne te parles pas de les monter. Ils porterons les affaires. Et nous marcherons.

    Eara était sidérées. A pied ? Jusqu'à la capitale ? Mais c'était des kilomètres et des kilomètres de marche ! Jamais ses petites jambes ne pourrons la porter jusque là !

     Lian dû voir sa tête, car son visage s'éclaira soudain de cet horripilant sourire aux dents trop parfaites.

    - Ne t'en fais pas : nous avons encore du temps avant que l'hiver ne nous tombe dessus.

    Elle fit la moue.

    - C'est injuste ! On était presque arrivés !

    - Oui, le monde est injuste, mais il faut faire avec. 

    Le métamorphe se leva et s'approcha du lit.

    - Pendant que tu mangeras, je vais commencer à préparer les affaires. Puisque nous allons être retardés, autant partir dès aujourd'hui.

    Il ramassa l'épée noire pour la passer à sa ceinture (du côté opposé à sa blessure) et commença à plier les couvertures. Eara frissonna.

    - Je suis sûre que c'est cette lame qui nous porte malheur. Elle a attiré le démon.

    - Quand cesseras-tu ? Puisque je te dis qu'elle t'as au contraire sauvé la vie !

    - Mouais... comme n'importe quelle autre aurait pu le faire. Mais celle-ci a une aura malsaine.

    Sans cesser de s'activer, Lian soupira :

    - Une autre n'aurait pas fait l'affaire : pourquoi crois-tu que je n'ai pas pu faire le moindre mal à notre agresseur sous forme de loup ? Il est pratiquement insensible ! Et tu as vu son étonnement lorsque l'épée a entamé son armure ? Je suis prêt à parier qu'il faut une épée de démon pour blesser un démon !

    Eara ne répondit pas. Son raisonnement était logique, bien sûr. Et cela agaçait d'autant plus la jeune fille. 

    Elle engloutit le plus vite possible son petit déjeuné et partit plier ses bagages. La plupart de ses effets personnels se trouvaient dans la cale, avec les chevaux. Elle flatta l'encolure de son gris pommelé au passage :

    - Il faudra bien que je te trouve un nom un jour. Mais rien de presse... Nous sommes vivants, et avec toute notre vie devant nous.

     

    < page précédente


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :